Eh bien, recyclez maintenant !

Comment les industriels ont abandonné le système de la consigne. Poubelle jaune, poubelle verte, poubelle bleue… À grand renfort de sermons, on nous chante les louanges d’une « citoyenneté moderne » associée à un geste : le tri des déchets, considéré comme la garantie de sauver une planète dégradée de toutes parts. C’est peut-être se méprendre sur la logique qui sous-tend cette injonction à l’« écoresponsabilité » des consommateurs.

Par la fenêtre d’une voiture, une main lance un pochon qui va s’éventrer sur le bas-côté de la route. Les détritus se répandent aux pieds d’un personnage majestueux portant des mocassins. Un Indien coiffé d’une plume. Gros plan. Il vous regarde, face caméra. Il pleure. Zoom sur la larme qui roule sur sa joue creusée. Voix off : « La pollution, ça commence par les gens. Ce sont eux qui peuvent y mettre fin. » Incrustation à l’écran : « Keep America Beautiful » (« Faites en sorte que l’Amérique reste belle »).

L’Indien est la nature. Vous êtes la civilisation. Il est votre mauvaise conscience. Le subalterne ne peut pas parler, mais ses yeux ouverts le font pour sa bouche fermée. Cette Amérique virginale, antérieure à la colonisation, celle qui a été souillée, dévastée, génocidée, vous continuez à la blesser, et elle vous en fait le reproche muet. Puis vient le slogan. La cause de la pollution, c’est vous. Le remède, par conséquent, c’est encore vous. Tout est entre vos mains. Votre culpabilité, vous pouvez vous en soulager. Il vous suffit de changer de conduite.

Qui se cache derrière le signataire de cet édifiant message publicitaire diffusé en 1971 ? Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Keep America Beautiful, fondé en 1953, n’est pas une organisation non gouvernementale œuvrant pour la défense de l’environnement, mais un consortium placé sous la houlette d’industriels de la boisson et de l’emballage, parmi lesquels Coca-Cola et l’American Can Company (Compagnie américaine des boîtes de conserve).

Aux États-Unis, il existait de longue date un système de consigne pour la vente de boissons : le client déboursait quelques cents supplémentaires, qu’on lui rendait quand il rapportait la bouteille vide. Ce système de réutilisation du contenant — à bien distinguer du recyclage des matériaux (on ne refondait pas le verre, on remplissait à nouveau la bouteille) — était efficace, durable, et minimisait les déchets (1).

Les choses commencèrent à changer dans les années 1930. Au sortir de la (…)

La suite est dans Le Monde Diplo de février 2019, bientôt disponible en consultation à la MEC.

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/02/CHAMAYOU/59563

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